Roseline Chambrier est experte, depuis de nombreuses années, sur le secteur de la mode. Elle décrypte pour nous les grandes tendances du secteur textile français. Un secteur en pleine recomposition et dopé par l’innovation. Médecine, aéronautique, sport, voitures, le textile tisse sa toile dans les grands secteurs industriels… Entre tissus connectés et textiles intelligents, la filière connaît un nouvel essor. Ainsi, le marché des textiles intelligents devrait atteindre 1,5 milliard d’euros en 2021. Plus de 80 milliards d’objets seront connectés dans le monde d’ici 2020, dont une grande partie d’objets textiles ou dérivés.

Roseline Chambrier SVP

Roseline Chambrier, Experte SVP sur le secteur de la mode et de l’habitat

Après un passage à vide, l’industrie textile française renaît de ses cendres. Quels sont les leviers utilisés par les acteurs du domaine pour vitaliser cette industrie ?

L’innovation ! Pour faire face à la crise économique et à la concurrence des pays à bas coûts, le secteur devait se réinventer en modifiant ses modèles économiques afin de conquérir de nouveaux marchés. Les textiles sont désormais l’affaire des mathématiciens, mécaniciens, chimistes et autres biologistes, qui inventent chaque jour de nouvelles fonctionnalités. À la base, un textile concentre bon nombre de propriétés : il est souple, léger, robuste et présente une surface très intéressante.

La maîtrise des propriétés de fibres ou de fils permet aux chercheurs de créer de nouveaux matériaux et de parvenir à associer les composites à la fibre de carbone afin d’obtenir un matériau léger très porteur dans deux secteurs : l’aéronautique et l’automobile. Mais on en trouve aussi dans les secteurs de la santé, du sport et de la construction…les débouchés sont infinis.

Dès que l’on évoque l’automobile ou l’aéronautique, on pense tout de suite aux revêtements de sièges, mais les textiles sont-ils utilisés à d’autres fins ?

Pour l’automobile, les sièges bien sûr, les constructeurs font des investissements énormes avant la sortie d’un nouveau modèle et ils attachent beaucoup d’importance à la composition du textile de revêtements. Mais, le textile est aussi utilisé en mécanique où les fibres peuvent être intégrées à des pièces de carrosserie de voitures de sport, dont la forme va se modifier en pleine course. Ce faisant, elles optimisent l’aérodynamisme du véhicule en course en quelques secondes. Techniquement, au sein du composite, les chercheurs ont intégré des fibres conductrices d’électricité. « Lorsqu’elles sont parcourues par un courant, elles chauffent le matériau dans lequel elles ont été incorporées, ce qui entraîne une déformation réversible et contrôlée par la localisation des fibres. Le matériau change donc de forme sans que ses propriétés mécaniques ne soient altérées ».
Autre exemple dans l’aéronautique, l’A380 possède un nez réalisé à partir de textiles afin de rendre l’appareil plus léger.

La médecine, le sport, dans ces domaines aussi les innovations fleurissent. Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

Le secteur de la santé est l’un des secteurs les plus prometteurs pour les « wearables » textiles. Ainsi, l’un des objectifs de la politique de santé est de maintenir les personnes âgées le plus longtemps possible à domicile. Pour ce faire, des chercheurs développent des vêtements instrumentés de micro capteurs pour le suivi médical. Tissées à même le textile d’un tee-shirt par exemple, des électrodes mesurent le pouls, la fréquence respiratoire, la température ou encore les mouvements, les ondes cérébrales et les résultats sanguins. Un émetteur transmet ensuite l’information vers un écran de contrôle, à destination du patient ou d’un centre de surveillance. Un système qui pourrait se révéler utile dans une résidence médicalisée pour personnes âgées par exemple. Le patient sera alors très impliqué dans sa santé et dans sa thérapie puisqu’il gérera lui-même par son habillement la surveillance de son état de santé. Une dizaine de projets sont actuellement développés en Europe.

Ces textiles techniques sont aussi utilisés pour la fabrication de prothèses artérielles (destinés à remplacer un segment d’artère). Il est possible qu’ils permettent, d’ici une dizaine d’années, de concevoir des valves cardiaques (structures du cœur, séparant les différentes cavités et empêchant le sang de refluer dans le mauvais sens) artificielles souples et robustes, voire plus résistantes que le tissu biologique. Les premiers tests viennent ainsi d’être réalisés sur des animaux.

 Une dernière découverte ?

Oui, une découverte exceptionnelle, une bio prothèse mammaire en textile résorbable appelée Mat(t)isse. Il s’agit d’une technique de reconstruction mammaire, sorte d’auto-guérison, réalisée à partir de tissus et notamment de dentelles. La coque est fabriquée sur mesure par une imprimante 3D pour contenir la croissance du sein ainsi qu’une armature en dentelle qui favorisera la multiplication des cellules.

Julien Payen, ingénieur chef de projet au pôle de compétitivité textile Up-Tex à Lille et Pierre Marie Danzé, Docteur biologiste au centre hospitalier régional de Lille, ont travaillé sur ce projet. Ils ont reçu le prix international de l’innovation Théophile Legrand, au cours de la journée conférence organisée par l’Union des Industries Textiles et sous le thème « Cap sur le Futur 3 ».

Il reste de nombreux défis à relever pour Julien Payen et son équipe qui déclarent «Nous avons besoin d’améliorer le processus et la qualité du produit imprimé en 3D pour avoir quelque chose de facile à implanter ». Les demandes d’autorisation ont été lancées. Elles sont indispensables avant toute étude clinique sur des femmes.

Dans le sport, les vêtements seront-ils, demain, de plus en plus connectés ?

Absolument, le secteur du sport est très impacté par ces nouvelles techniques d’informations qui permettent de communiquer des données comportementales (habitudes de vie, rythme de la marche et de la course, freinage, accélération). C’est un secteur très dynamique qui permet le développement du sport d’entretien : running, aquabiking, fitness, yoga…. Nous avons même des chaussures connectées « made in France » dont la société Digitsole a mis au point le premier modèle. Elles sont équipées de capteurs qui transmettent les données sur le smartphone.

 

Les textiles intelligents ont-ils créé de nouveaux modes de production ?

Avec l’essor de l’imprimante 3D, l’incorporation du numérique et des nanotechnologies, les leds, les modes de production ont largement évolué.

Des composants électroniques peuvent déjà être intégrés au moment du tissage, et France Télécom, en association avec l’entreprise de textile Brochier (une soierie lyonnaise fondée en 1890), a déjà réalisé des écrans tissés en fibres optiques permettant d’afficher des textes ou des images commandés par un PC ou un mobile.

Nous pouvons aussi citer le couturier Olivier Lapidus qui a réalisé une robe de mariée lumineuse intégrant de la fibre optique, à peine plus lourde qu’une robe classique, la fibre optique étant fabriquée dans un plastique léger.

Comme dans d’autres domaines, l’innovation est la « seule planche de salut du secteur ». D’ailleurs, début 2017, la filière a créé une plateforme informelle, « textiles intelligents » afin d’avoir une communication commune. Cette plateforme rassemble les pôles de compétitivité : Techtera, Uptex, le CETI (Centre Européen des Textiles Innovants), l’UIT (Union des Industries Textiles), ainsi que des acteurs mobilisés comme Bioserenity, TDV Industries), Dim, Damart, Eminence, Petit Bateau, et Innothera. Toutes les innovations sont accompagnées par des organismes comme R3ILAB, un réseau destiné aux professionnels du textile, de la mode et des industries créatives et la Fashion Tech, une association qui tend à réunir l’écosystème de la mode et de la technologie dans une perspective de développement durable.
Si le XIXe siècle a été le siècle de l’acier, le siècle dernier celui du plastique, le XXIe siècle sera celui du textile technique. 
 

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Toutes les entreprises citées dans l’article

Mat(t)isse

Digitsole 

 Tissage par fibre optique, Brochier  

 Techtera

Uptex 

CETI (Centre Européen des Textiles Innovants) :

UIT (Union des Industries Textiles) 

Bioserenity 

TDV Industries:

R3ILAB