Jacqueline Sala, Veille magazine

Jacqueline Sala

Jacqueline Sala dirige Veille Magazine, la revue de référence de la veille, de l’intelligence économique et de la gestion de l’information. Infatigable prosélyte de l’intelligence économique sous ses diverses formes, observatrice de l’évolution des organisations, Jacqueline est aussi une fédératrice avec la création de multiples rendez-vous professionnels, dont Influence Day, Data-Intelligence Forum ou encore Search-Day.

Cette immersion dans le monde de l’information n’était pourtant pas son objectif premier. Dotée d’une formation en lettres et sociologie, la création de Veille Magazine est assez inattendue comme elle nous le raconte.

Comment est né Veille Magazine ?

Jacqueline Sala : Par hasard. Avant d’entrer dans la presse j’ai longtemps travaillé en entreprise, dans le secteur pharmaceutique tout d’abord et ensuite l’industrie papetière. Ces premières expériences ont été passionnantes. Je me rappelle avoir été engagée du fait de ma formation de sociologue. Ce cursus a séduit les entreprises qui souhaitaient innover en matière de collecte et de partage de l’information, décloisonner les silos métiers ce qui s’avérait difficile avec les outils classiques ou l’IT.

Alors que la sociologie des organisations explosait, ceux qui m’ont recruté ont pensé que ce pourrait leur être utile. Après quelques années, j’ai fait une formation au CCIP et pour la première fois j’ai entendu parler de veille stratégique, mais sous un angle très déconnecté de la réalité des entreprises et des utilisateurs réels des systèmes d’information. En guise de mémoire de fin d’étude, l’idée m’est venue de faire un magazine. Pour l’anecdote, j’ai alors rencontré Robert Guillaumot qui m’a proposé de participer aux rencontres IEC 1996 en m’offrant le stand le mieux placé. Là, des auditeurs et intervenants ont souscrit, à ma grande surprise, des abonnements ! C’est comme ça que l’aventure a commencée.

Et dure depuis 20 ans. Veille magazine a été un des premiers à évangéliser sur l’Intelligence économique, d’où vous vient cet intérêt ?

JS /Dans mon parcours en entreprise, je me suis aperçue qu’il y avait souvent au niveau des décisionnaires un vrai vide stratégique et une absence de boîte à outils. A l’instar de la sociologie, l’intelligence économique est avant tout une approche critique, on regarde, on pose des questions, on ne sait rien a priori…Cela favorise la pensée critique, la distanciation. Ceux qui gagnent, et font gagner leurs collaborateurs et partenaires, se distinguent par leur capacité à sortir d’un mode pensée convenu. Il existe une vraie domination de la culture anglo-saxonne avec son lot de matrices et de grilles d’analyse. L’intelligence économique doit aussi permettre de sortir de cette lecture du monde, de voyager vers d’autres cultures.
Plus modestement, notre objectif à Veille Mag est d’améliorer le rapport à l’information, la qualité de la démarche et de la méthode ainsi que la mise en synergie des éléments pertinents.
Cette année le comité éditorial intègrera des patrons, des dirigeants de technopoles, des personnes qui ont à prendre des décisions dans des univers différents. Nous avons envie de savoir comment des décideurs à divers niveaux s’adaptent à leurs environnements, anticipent, créent, déstabilisent. L’important n’est pas de convaincre mais de donner à réfléchir.

 

La créativité est essentielle chez un dirigeant, c’est un principe fondamental en stratégie.

 

Du côté des décideurs, comment doit se traduire l’application de l’intelligence économique ?

JS : La créativité est essentielle chez un dirigeant, c’est un principe fondamental en stratégie. Par exemple, le 19 janvier dernier, pour la remise du Trophée IES du Cercle K2, notre jury avait retenu pour Parrain, aux côtés du Préfet Rémy Pautrat, Yves-Marie Le Bourdonnec. Cet artisan boucher a réinventé sa filière. Sa philosophie : parvenir à l’excellence où que l’on soit en fonction de ce que l’on trouve sur place ! Le lauréat, la Technopole Normandie AeroEspace représentée par son président Philippe Eudeline, a fait la démonstration de l’efficacité d’une intelligence collective et collaborative en fédérant plus de 138 membres mêlant groupes industriels, start-up, laboratoires de recherche et établissements d’enseignement supérieur. La mention spéciale remise à Patrick Schoch visait à rappeler la nécessité de déployer des stratégies d’influence en toute rationalité, en éliminant les éléments inutiles ou toxiques, en sélectionnant les vrais leviers de performance.

La veille joue un rôle important dans l’intelligence économique, mais aujourd’hui le traitement de l’information ne devient-il pas de plus en plus complexe ?

JS : Un chef d’entreprise doit mettre en place un réseau d’information et d’influence permanent. Chacun peut et doit se forger une boîte à outil, ses référentiels. Pour le dire autrement, la veille et l’IE – avec l’influence trop souvent oubliée-, ne sont pas des disciplines à part, cela fait partie du management. La capacité à sentir son environnement est la seule condition de survie. Mais toutes les entreprises ne sont pas égales dans cette relation à l’information. Certaines filières ont mis en place un vrai partage de l’information. Pour d’autres c’est plus compliqué.

D’autant plus que notre rapport à l’information a changé avec l’essor d’Internet où tout le monde fait tout avec une absence de rigueur patente. Les débats actuels autour de la véracité ou non d’une information avérée montre bien l’incapacité de la plupart à qualifier des sources. Pire, j’ai souvent constaté un mur entre ceux qui dans l’entreprise ont les moyens et les méthodes pour traiter l’information, documentaliste ou services de veille, et les managers. Il est très rare que des managers viennent les consulter et leur poser des questions pour résoudre un problème. Par ailleurs, l’abondance d’information met aussi en exergue la question de la gestion et capitalisation de la connaissance. Un sujet critique dans les années à venir que l’on tente d’adresser au travers des salons tels Documation ou dans les colonnes de Veille Mag, mais le sujet est vaste. Au final, je ne suis pas sûre que l’on ait beaucoup gagné en culture informationnelle. Tout reste donc encore et toujours, à faire.

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