Eric Delbecque est le directeur du département intelligence stratégique de SIFARIS. Il a travaillé pour les services du Premier ministre. Auteur prolifique, il est l’auteur de plusieurs livres sur la sécurité et la guerre économique, mais aussi de « L’intelligence économique pour les nuls ». Eric Delbecque vient de publier, « Le bluff sécuritaire » aux éditions du Cerf.

Dans cet essai, l’auteur propose une nouvelle façon de penser la politique sécuritaire dans un monde incertain. Selon lui, il y a « malgré le travail des services au regard des moyens, une absence de courage et d’analyse stratégique de la part des politiques, ce qui empêche un déploiement cohérent d’une doctrine de sécurité efficiente. » Livre érudit et éclairant, il propose des pistes pour mettre en place une vraie politique de protection. Au-delà il rappelle aussi la souffrance des entreprises aux prises avec un environnement concurrentiel aux rapports de force asymétriques.

Eric Delbecque - Sifaris

Pensez-vous que les entreprises prennent la pleine conscience de la guerre économique en cours ?

Non, non seulement elles n’en sont pas conscientes, mais en plus les pouvoirs publics ne sont pas configurés pour y faire face et créer une alliance avec les entreprises pour les accompagner et apporter une réponse structurée. Pourquoi ? Parce que nous avons du mal avec la conflictualité, avec la notion d’accroissement de puissance. Ce sont des notions compliquées, par exemple comment concilier la rivalité économique avec un pays par ailleurs allié comme le Etats-Unis ?

La France a beaucoup de mal à anticiper les évolutions sur la scène mondiale. Nous nous contentons souvent d’une posture morale sans effet, ou de montrer nos « muscles » de manière contre-productive et illusoire. Par exemple, on peut se poser la question de l’efficacité opérationnelle de notre façon de faire la morale aux Russes, qui eux ont une vraie stratégie de puissance, et de mettre en place des sanctions qui pénalisent nos propres entreprises. Quel effet sur la crise en Ukraine ou le dossier syrien ?

A l’identique, si l’on reprend le cas d’Alstom. A l’époque chacun nous expliquait que nous allions bâtir une stratégie européenne avec les américains ! Avec les Allemands cela aurait pu faire sens, même si cela est parfois compliqué comme nous le montre le cas Airbus, mais cela reste une stratégie européenne. Comme le montre, entre autres le cas Alstom, force est de constater l’absence de doctrine de sécurité économique, de politique industrielle autre que court-termiste. Sans évoquer l’absence d’authentique réflexion sur l’ère numérique

Couplée à la guerre économique, la guerre de l’information fait elle aussi rage comme nous le montrent l’actualité des récentes élections américaines et françaises. Sur ce point, sommes-nous aussi démunis ?

Cette guerre de l’information nous fait peur très probablement. Derrière cette peur, il y a aussi l’idéologie sous-jacente d’une société de l’information qui apporte uniquement le progrès ; voir la manipulation derrière serait en partie nier les apports de la société de l’information. Pour autant, la société de l’information c’est aussi une capacité à manipuler les perceptions du public comme l’ont fait les russes lors des élections américaines. Beaucoup de choses ont été dites à ce propos, les cyberattaques ont été évoquées, ce qui est inexact. Les Russes ont utilisé leur savoir-faire en matière de désinformation : ils ont pratiqué en virtuoses la manipulation de l’information pour que se propagent des éléments qualitativement hostiles à Mme Clinton.

En France nous sommes polarisés sur les cyberattaques, alors que nous devrions être encore plus inquiets des effets des manipulations de l’information sur Internet. Evaluer l’information, avoir une cotation de l’information ne sont pas des idées fortes. A l’identique pour les entreprises, comment concevoir qu’une personne puisse, en créant simplement un faux site, propager de fausses nouvelles afin de favoriser la chute d’un cours d’une entreprise ? Vinci a pourtant fait les frais de ce type de démarches.

Face à ces phénomènes, les entreprises devraient consacrer des moyens et des ressources pour évaluer les phénomènes de désinformation, d’intoxication, et faire de la communication d’influence, dédiée à la diffusion d’informations avérées. Plus largement, il y a souvent un problème de prise en compte des champs innovants dans les très grands groupes. Ces derniers sont des administrations privées avec les défauts inhérents à toute bureaucratie : difficulté à s’adapter à des champs innovants, absence de formation sur ces sujets chez les hauts potentiels, pas de feuille de route… Ces grands groupes sont des gros navires qui évoluent à leur vitesse, pas à celle du monde. Y compris pour une organisation du numérique comme Facebook, qui a du mal à lutter efficacement contre la mise en ligne de photos ou de vidéos de meurtres, de suicides ou de viols en direct. Nous vivons dans un monde disruptif, « liquide », comme le dit le sociologue Zygmunt Bauman, dans lequel aucune structure n’est durable. Le chaos et l’instabilité ambiante prennent de court les grandes entreprises, il leur faut trouver une agilité à l’image des petites entreprises. Mais il faut souvent des années avant qu’une politique devienne une culture dans l’entreprise.

A l’identique, l’ambition d’une Intelligence Economique impulsé par l’Etat semble avoir tournée court. A contrario, les entreprises se sont-elles emparées du sujet, et avec quel apport ?

En supprimant l’intelligence économique des politiques interministérielles, les politiques admettent que cela ne les intéresse pas. Pour avoir travaillé avec le Premier Ministre, l’intelligence économique remet trop de choses en question, à commencer par la machine administrative. Pour l’administration, cela pose plus de problèmes qu’autre chose. Pourtant il est urgent de penser notre santé économique autrement qu’au travers des vieilles obsessions françaises de la réduction de charge ou de relance par la consommation, ce qui est une façon de ne pas prendre la mesure du phénomène. Le cœur du problème est bien la concurrence, les pays émergents sans évoquer la révolution numérique. Avec la professionnalisation de la politique, leur métier consiste surtout à ne pas prendre de risques. L’intelligence économique induit une prise de risque. Pour revenir au cas Alstom, une autre façon de travailler avec les américains aurait été possible, mais en prenant des risques.

Du côté des entreprises en revanche, l’intelligence économique progresse. Nous pouvons rappeler les trois piliers de l’IE :

– La veille comme outil capital d’anticipation
– La sûreté pour contrer les offensives, se protéger des attaques terroristes et aux cyberattaques ou manipulation de l’information.
– La communication d’influence pour positionner l’entreprise sur les sujets d’actualités comme la RSE, le dialogue avec toutes les parties prenante (ONG, politiques, citoyens, clients, actionnaires…)

Ces trois piliers cœur de l’IE permettent de pérenniser l’entreprise et apportent des choses à ceux qui déploient une politique fondée sur ces piliers. Du côté des entreprises, son application est souvent hétérogène. Certains grands groupes comme Total, Renault, Vinci ou Air Liquide ont beaucoup investi, surtout sur les problématiques de sûreté. Mais souvent cela reste assez défensif. Mais il faudrait vraiment et c’est mon grand combat passer à une version plus offensive de l’IE, et que la veille et l’influence soient plus utilisées. Que le tout soit évidemment relié à la stratégie globale de l’entreprise. Sur ce point je suis moins optimiste. Encore une fois, cela pose la question sur la formation des dirigeants. Il est indispensable que ces savoirs soient enseignés aux haut potentiels, en entreprise ou dans l’administration.

 

Dernier ouvrage : « Le bluff sécuritaire » aux éditions du Cerf